La richesse en Suisse ne s’écrit pas qu’en chiffres, elle s’écrit aussi en récits de conquêtes, de ruptures et de choix parfois inattendus. Parmi les 300 plus grandes fortunes du pays, plus d’un tiers affichent le statut de milliardaire, d’après le magazine Bilanz. Derrière ces noms, il y a des dynasties dont les sociétés rayonnent au-delà des frontières helvétiques. Près de la moitié de ces grandes fortunes sont issues de familles venues d’ailleurs, souvent d’Allemagne, qui ont trouvé en Suisse un terrain propice à l’accumulation et la préservation de leur patrimoine.
La question n’est plus vraiment de savoir comment ces femmes et hommes sont devenus milliardaires ou millionnaires suisses. Leur diversité saute aux yeux : industriels, financiers, héritiers, patrons de start-up, sportifs ou marchands d’art, tous ont façonné leur parcours dans un pays où la réussite financière se décline sur bien des modes.
Un industriel dans les produits pharmaceutiques
André Hoffmann, héritier milliardaire et militant environnemental
André Hoffmann appartient à la lignée de l’empire pharmaceutique Hoffmann-La Roche. Depuis 1996, il occupe une place au sein du conseil d’administration de Roche, géant mondial de la santé. Les familles Hoffmann et Oeri, grâce à leur héritage, dépassent chacune les 20 milliards de francs suisses. Au fil des ans, Hoffmann s’est imposé comme le visage public du clan familial, prenant la parole sur des sujets aussi variés que la finance et l’écologie. Son engagement dépasse le monde des affaires : il milite activement pour la transition écologique, reprenant le flambeau de son père Lukas. Il s’est notamment illustré en soutenant l’initiative “économie verte”, dont l’objectif est ambitieux : réduire de deux tiers la consommation de ressources naturelles en Suisse d’ici 2050.
Un financier
Christoph Blocher, de l’usine à la politique
Christoph Blocher, figure tutélaire de l’Union Démocratique du Centre (UDC), s’est imposé sur la scène politique puis économique. Élu au Conseil fédéral en 2003, écarté quatre ans plus tard, il n’a jamais quitté le devant de la scène. Sa famille détient aujourd’hui une fortune estimée entre 7 et 8 milliards de francs. En 1983, Blocher rachète à bas prix l’entreprise EMS-Chemie où il travaille, transformant cette société industrielle en une machine à cash proche d’un fonds d’investissement, selon la Neue Zürcher Zeitung. Les spéculations boursières et les opérations financières habiles seront le socle de sa réussite. Aujourd’hui, EMS, sous la houlette de sa fille Magdalena Martullo-Blocher, vend des polymères de pointe et des produits chimiques spécialisés. Le poids exact de l’entreprise familiale dans la fortune des Blocher reste un secret bien gardé.
Un fabricant de polymères
Jobst Wagner, entrepreneur engagé et chef d’entreprise international
Jobst Wagner offre un contrepoint à Blocher. Son engagement politique, via l’association Swiss Advantage, visait à sauvegarder les relations bilatérales avec l’Union européenne, s’opposant ainsi à la ligne dure incarnée par Blocher. À la tête de Rehau AG, entreprise familiale fondée par ses parents, il pèse plus de 800 millions de francs suisses. Son groupe, fournisseur de l’industrie automobile, emploie environ 17 000 personnes à travers une cinquantaine de pays. Cette dimension internationale témoigne de la capacité de certaines fortunes suisses à s’étendre bien au-delà du pays.
Un négociant en matières premières
Ivan Glasenberg, bâtisseur d’empire et stratège des ressources
Ivan Glasenberg, patron et principal actionnaire de Glencore, a débuté sa carrière sur le marché des matières premières en Afrique du Sud, aux côtés du célèbre Marc Rich. Glencore, née de cette aventure, affiche une trajectoire fulgurante. En 2011, la firme ne comptait que 500 employés de base, mais sa cotation en bourse a fait exploser la richesse de ses actionnaires historiques. Glasenberg, avec une participation évaluée à 93 milliards de francs au moment de l’introduction, incarne la réussite des négociants suisses. La fusion de Glencore avec Xstrata, société minière zougoise, a renforcé la place de la Suisse au cœur du négoce mondial des matières premières. L’entreprise n’échappe pas aux polémiques : accusations de fraude fiscale, atteintes aux droits humains, critiques environnementales, le groupe doit composer avec une réputation parfois sulfureuse.
L’héritière d’un artiste célèbre
Marina Picasso, l’héritage d’un nom et d’un passé tumultueux
Marina Picasso n’a jamais caché la complexité de ses liens familiaux. Petite-fille du peintre du siècle, elle s’est hissée parmi les plus grandes fortunes suisses grâce à la vente de quelques toiles héritées, dont le “Portrait de femme” de 1923, estimé à 60 millions de francs. Aujourd’hui, elle détient encore près de 400 tableaux et 7 000 dessins, mais sa fortune s’est bâtie sur la cession d’œuvres majeures. Marina ne fait pas mystère de ses blessures : dans son autobiographie de 2001, elle décrit Pablo Picasso comme un homme tyrannique, incapable d’amour, dont l’ombre a longtemps pesé sur sa vie. Pourtant, l’héritage artistique s’est transformé en capital, lui permettant de s’installer durablement dans la liste des fortunes suisses.
Un roi de l’immobilier
Robert Heuberger, du manque à l’abondance
Parmi les grands noms de l’immobilier suisse, Robert Heuberger occupe une place à part. À 94 ans, ce Winterthurois est le doyen du classement. Propriétaire d’un parc impressionnant de 2 000 appartements, mais aussi d’hôtels, de centres commerciaux et de bureaux, il a bâti sa fortune à force de patience et de flair. Bilanz estime son patrimoine entre 450 et 500 millions de francs. L’histoire d’Heuberger rappelle que la richesse n’est pas toujours affaire d’héritage : elle se construit aussi parfois, brique après brique, à partir de presque rien.
Un pilote de Formule 1
Sebastian Vettel, la vitesse comme moteur de fortune
À seulement 32 ans, Sebastian Vettel fait figure d’exception dans ce palmarès. Le quadruple champion du monde de Formule 1, désormais naturalisé suisse, a déjà amassé entre 150 et 200 millions de francs. Ses revenus ne se limitent pas à la piste : salaire fixe d’environ 30 millions de francs suisses, primes en 2016 et investissements dans l’immobilier privé. Le sport automobile, lorsqu’il rime avec talent et constance, peut mener à des sommets financiers impressionnants.
Un spécialiste des données sportives
Carsten Koerl, ingénieur visionnaire et entrepreneur globetrotter
Carsten Koerl s’est taillé une place à part dans le monde des grandes fortunes. Cet ingénieur allemand, âgé de 51 ans, a rejoint le cercle des Suisses riches après avoir vendu ses parts dans la société Betandwin juste avant l’éclatement de la bulle Internet, devenant ainsi multimillionnaire. Sa fortune est estimée entre 150 et 200 millions de francs. Avec Sportradar, il continue d’innover : sa société fournit des données sportives stratégiques aux médias et à l’industrie mondiale des paris. Dans l’univers des nouvelles technologies, il trace son propre sillon, entre innovation et instinct commercial.
Les plus grandes fortunes suisses composent une mosaïque de destins où se croisent héritages, prises de risque, ruptures familiales et succès industriels. Derrière chaque montant, il y a la marque d’un choix, parfois une blessure, souvent une audace. Et demain, qui figurera dans ce palmarès ? La Suisse ne cesse d’attirer, de transformer et de révéler des fortunes aux histoires singulières.

